Diamant Brut (Agathe Riedinger, 2024)

Une jeune instagrameuse issue des classes populaires de Fréjus apprend que son profil intéresse la production d’une émission de télé-réalité. Elle est persuadée que les portes de la réussite, la seule qu’il lui soit autorisé d’espérer, s’entrouvrent alors devant elle. Elle s’appelle Liane. Comme Liane de Pougy, une danseuse, courtisane et romancière bisexuelle de la Belle Époque. Des aventures de sa Liane (fictive pour sa part, mais très contemporaine), la cinéaste Agathe Riedinger avait tiré un court métrage intitulé J’attends Jupiter en 2018, avant de reprendre et de développer cette histoire pour réaliser son premier long, Diamant Brut. Ce film était en compétition à Cannes pour la Palme d’Or 2024, finalement remportée par celui de Sean Baker, Anora — qui aborde autrement le thème du commerce que des femmes précaires sont conduites à faire de leurs corps à l’époque actuelle.

Dans J’attends Jupiter, c’était une comédienne formée au Centre des Arts de la Scène de Paris (Sarah Megan-Allouch) qui jouait Liane. Mais pour l’interpréter dans Diamant Brut Agathe Riedinger a choisi une actrice non-professionnelle, rencontrée lors d’un casting sauvage : Malou Khebizi. Outre son âge et son accent provençal en adéquation avec le projet, Riedinger a perçu, en elle, à la fois l’énergie rageuse de Liane, son vécu du mépris de classe et du sexisme mais aussi le recul qui lui permettrait de jouer ce personnage sans lui sacrifier sa personne. Car bien que n’ayant ni expérience ni formation, Malou Khebizi n’allait pas se jouer « elle-même » ; elle allait même travailler contre ses propres réflexes pour adopter les manières directes et la gestuelle sans fioritures de Liane. C’est d’ailleurs à cette attitude combative (Liane se qualifie elle-même de « soldat », dans le film) tout à rebours de son extrême coquetterie, que tient l’éclat paradoxal de ce personnage à l’écran. En effet Liane use de tous les artifices pour s’approcher d’un idéal ultra-sexualisé (extensions capillaires, maquillage couvrant, talons aiguilles, mini-robes satinées et chirurgie plastique) mais jusqu’au bout, elle garde les jambes écartées, le dos rond et les épaules en avant, toujours prête à bondir sur n’importe quel imbécile qui la traiterait de « pute » (le film s’ouvre sur un tel déboire, dans le TER) ou à batailler pour échapper aux vigiles des centres commerciaux. On peut imaginer que son image partagée sur les réseaux est très lissée, la voyant minauder comme elle le fait, quand elle se filme avec son smartphone. Mais la caméra dans Diamant Brut se tient à distance de ces « réels » (vidéo courtes) pour mieux se concentrer sur ce qu’elles cachent.

Le film montre la réalité amère autour de Liane : une mère pauvre et sous la pression des administrations, incapable d’exprimer de la tendresse à son égard ; le territoire azuréen, profondément fracturé sur le plan socioéconomique, avec un arrière-fond de muflerie masculine. Il montre aussi la souffrance que Liane s’inflige, dans l’espoir de s’affranchir de cette condition. Malgré la pénombre, on devine des égratignures sur ses pieds lorsqu’elle enfile ses chaussures à strass, au début du film. Plus tard, elle se fait un tatouage maison avant d’en publier une vidéo enjouée sur son profil, ne laissant rien transparaître l’épreuve qu’elle vient de s’imposer. Et lorsque Dino, ancien camarade de foyer d’accueil épris d’elle, s’inquiète à la vue de cette cicatrice teintée sur son ventre — « Eh mais t’a pété un câble, toi !? » —, elle déclare : « Mon corps m’appartient ». Défense possible, face à qui voudrait contrôler notre apparence comme si nous en étions incapables, mais qui n’en assimile pas moins le fondement des prétentions qu’elle contre, à savoir que nos corps seraient des objets inertes que l’on pourrait administrer en propriétaires, depuis quelques hypothétiques centres de pilotage externe. Par là, la cinéaste Agathe Riedinger cible l’un des « nouveaux visages de l’aliénation féminine » qu’avait identifiés Mona Chollet dans son livre Beauté Fatale (2012) : sous l’influence de tout un système de pressions économiques et morales, on finit par se convaincre de se dissocier de son corps, c’est-à-dire d’une partie de soi-même.

Dans toute sa frontalité, la mise en scène de l’épisode du casting dans Diamant Brut dénonce bien ce mécanisme. Liane se tient debout, de face, dans un décor clinique. Elle porte un bikini très échancré ainsi qu’une sorte de boléro en mailles coupé au-dessus de son décolleté. Raide, les pieds légèrement rentrés vers l’intérieur dans un réflexe d’auto-protection, elle cache ses mains sous ses manches ultra-longues : elle est bien là pour se vendre en partie, mais pas toute entière. Sur un ton faussement complice, Alexandra Ferrer, la directrice du casting, lui suggère de ne pas faire sa « sainte-nitouche » : elle aurait tout intérêt à se montrer sensuelle, à séduire les hommes sur le tournage de l’émission pour faire monter sa cote sur le net. L’axe de la caméra reste le même pendant toute la scène, simplement accompagnée d’un lent travelling avant, sournois, implacable. Alexandra Ferrer (qui n’intervient ailleurs dans le film que par le biais du répondeur téléphonique de Liane) demeure donc hors-champ, en lieu et place du point de vue qui génère cette image glaçante. Sa voix suave, mais ainsi dépersonnalisée, devient le symbole de tout un appareil de prédation mis en œuvre autour de l’instagrameuse. Le resserrement progressif du cadre autour de celle-ci en traduit le projet : qu’elle se débarrasse des pudeurs intrinsèques à sa personne, qu’elle se gère tout entière comme un agent du marché médiatique gère un produit.

Mais Liane, pragmatique, aborde le sujet de sa rémunération. Elle n’est pas une victime qui s’ignore. C’est une femme assoiffée d’indépendance, et parfaitement consciente de sa condition. Elle choisit une voie professionnelle qui peut certes inquiéter ; encore faut-il tenir compte de l’étroitesse des perspectives que lui offrirait un plus droit chemin, depuis sa position sociale. Les attendrissantes promesses d’un manœuvrier amoureux (Dino) ne la convainquent pas d’opter dans l’immédiat pour une existence maritale, et ce malgré tout l’attachement qu’elle éprouve pour lui : ce n’est pas forcément une erreur. Les autres opposants qu’elle rencontre dans le scénario sont des femmes : sa mère, dont les propos se chargent d’agressivité, son amie qui lui parle d’une solidarité en laquelle elle ne croit guère, et sa conseillère d’insertion qui l’oriente vers de « vrais métiers », selon un système de valeurs discutable. Le statut de salariée intermittente dans les secteurs porteurs de sa région la protégerait-elle d’ailleurs de la domination masculine ? Liane sait que dans la société qu’on lui impose, il faut plus de pouvoir, pour cela comme pour le reste. Elle n’a jamais peur de réclamer davantage d’argent, à Alexandra Ferrer comme aux passantes qu’elle appâte avec ses parfums volés, et comme aux bourgeois qu’elle rencontre en s’infiltrant dans une soirée cocktail à la fin du film. Le portrait qu’Agathe Riedinger brosse de ces trois nantis sur le tard, dégoulinants de sarcasmes et de lubricité à la vue d’une jeune femme qu’ils peuvent juger perdue, n’est pas loupé au passage. Mais Liane leur tient tête et s’en tire magistralement, avec l’oseille et la dignité à laquelle elle tient fort, dans l’idée qu’elle s’en fait : elle ne couche pas pour de l’argent. D’ailleurs elle est vierge. Elle ne couche pas tout court — pas même avec Dino.

Par son style, Diamant Brut s’inscrit dans une veine naturaliste (Agathe Riedinger cite le cinéma des frères Dardenne parmi ses influences). Par moments toutefois, il affiche une tendance à l’esthétisation, volontiers spectaculaire, en écho à la subjectivité de Liane. Il est alors soutenu par une mélodie pour violoncelle solo signée Audrey Ismaël. C’est cette musique off (sur le registre de l’intériorité) et non de la techno que l’on entend lorsque la jeune femme se pâme au pied des ambianceuses de sa boite de nuit préférée, comme lorsqu’elle contemple une séance de shooting organisée par l’industrie du luxe, tapie dans le jardin d’un somptueux palais. Ce même violoncelle nous transporte quand l’écran se couvre de texte, nous confrontant à toute une salve de commentaires agglomérés sous sa dernière publication en ligne. Ils peuvent être aussi malveillants qu’admiratifs… mais d’après Liane, « il n’y a plus de mauvais buzz, aujourd’hui ». Tout ce qui se dit à son propos traduit son existence dans le regard d’autrui, et la porte ainsi vers le haut. Campée sur le jugement des un·es et sur la jalousie des autres, Liane rêve de s’élever aux yeux du monde par la belle apparence sinon par le sublime, son sublime. Aussi, rien de trivial ne vient ternir son ravissement qui, par vagues, remonte à la surface du film pour emporter l’image et le son dans son mouvement extatique : en ces instants particuliers, les choix formels d’Agathe Riedinger visent à anoblir le fantasme du personnage, quitte à verser dans l’épique.

La cinéaste — diplômée de l’École nationale des Arts Décoratifs — dit avoir puisé dans un répertoire iconographique très élargi, et quelque peu anachronique au regard de son sujet. Des portraits de la Renaissance, et notamment La Joconde de Vinci, ont inspiré l’affiche de Diamant Brut (la position de Liane, le cadrage). Tout en renvoyant à l’atmosphère lumineuse des boîtes de nuit, les textures et les teintes de cette affiche laissent également songer à d’autres portraits : les photographies de courtisanes (dont Liane de Pougy qu’on évoquait en amont), colorisées dans des tons acidulés et vendues sous forme de cartes postales au début du XXème siècle. Dans le film lui-même, des éléments discrets, enchevêtrés parmi les décors et les costumes (respectivement pris en charge par Astrid Tonnelier et Rachèle Raoult), peuvent aussi réserver quelques surprises. Liane, qui apprécie de déambuler aux alentours des belles villas palladiennes ou néoclassiques varoises, porte vers la fin un cache-cœur rouge flanqué de silhouettes féminines baroques. Elle a aussi épinglé, sur un mur de sa chambre, le buste découpé de la célèbre Vénus de Sandro Botticelli… Dans leur éclectisme, ces références à l’histoire de l’art nous éloignent du stéréotype de la « bimbo » d’aujourd’hui, en proie à la fast fashion et aux algorithmes de son réseau social. D’ailleurs sur le plan formel, Diamant Brut ne doit pas grand chose à l’environnement audiovisuel associé à cette figure. Il cite un échantillon des contenus auxquels Liane se confronte au quotidien — jusqu’aux plus amers et déconcertants — mais ponctuellement, et toujours d’assez loin.

Surtout : Agathe Riedinger n’a rien retenu de l’interface des médias sociaux pour rendre compte des commentaires qui s’accumulent sur le profil de Liane. Dans le film, ceux-ci se superposent à l’image en lettres majuscules blanches, par paquets, formant des blocs massifs de texte. Nulle trace de « scrolling », pas de démarcation entre les énoncés, pas de noms ni de pseudonymes indiquant leurs destinateurs, pas d’émoticônes… Pendant le montage, Agathe Riedinger et la monteuse Lila Desiles donnaient à ces monolithes scripturaux le nom de « tables de la loi », en référence aux tablettes minérales sur lesquelles Dieu aurait gravé le décalogue remis à Moïse d’après le récit biblique. Au détriment de leur lisibilité, la présentation de ces commentaires, dans Diamant Brut, amène une impression de densité, de compacité propre à la pierre gravée, effectivement. Le violoncelle aidant comme on l’a vu, ces pavés de louanges — et d’agressions — produisent un effet d’exhaussement : ils sont le piédestal de Liane. Ils ressemblent aux socles couverts d’inscriptions honorifiques qui portaient les statues antiques et dont la plupart sont aujourd’hui séparées (au point qu’ils constituent des collections muséales à part, et des objets d’études spécifiques pour l’histoire de l’art). Ils nous mettent, en tout cas, dans les mêmes conditions de déchiffrement : venues de lointains anonymes, les phrases sont difficiles à isoler les unes des autres et celles que l’on parvient à décrypter peuvent garder une connotation ésotérique — LIANE, TU ES LA SOURCE DU DESIR, lit-on. Tout a peut-être commencé avec le titre du court métrage qui fût l’ébauche de Diamant Brut, « J’attends Jupiter » : qui d’autre est susceptible de prononcer une telle phrase, sinon une déesse (ou une prétendante légitime à ce rang) à la gloire de laquelle on grave du texte sur des piédéstaux ?

Non-ostensibles mais non moins présentes, les références de Diamant Brut à l’histoire de l’art sont trop nombreuses pour n’être qu’anecdotiques et trop cohérentes pour n’être qu’ornementales. Agathe Riedinger décloisonne l’univers visuel auquel on cantonnerait facilement l’instagrameuse si l’on se contentait d’une approche suffisante, c’est-à-dire distante et superficielle, de ce personnage. Elle rattache l’imaginaire personnel et la sensibilité de Liane à une histoire culturelle aussi longue que substantielle, qui requiert notre prise en compte. Il ne s’agit pas de dire l’histoire de Liane est intemporelle (Diamant Brut fait aussi la critique du contexte économique et social dans lequel son personnage se débat) mais que sa soif d’être regardée est, au fond, irréductible à un symptôme de l’époque actuelle, ou pire : au signe de l’inconsistance d’une génération.

Lucie Garçon

Diamant Brut – France, 2024, 103 min, couleur, 1,33:1.
Scénario et Réalisation : Agathe Riedinger. Casting : Julie Allione. Image : Noé Bach. Montage : Lila Desiles. Décors : Astrid Tonnelier. Costumes : Rachèle Raoult. Musique originale : Audrey Ismaël. Production : Priscilla Bertin et Judith Nora, Silex Films.
Avec : Malou Khebizi (Liane), Idor Azougli (Dino), Andréa Bescond (Sabine, la mère de Liane).